C'était il y a très longtemps, avant que la France ne ressemble à rien, quand la gauche et la droite étaient des mots qui avaient un sens et que la télévision existait à peine. On parlait beaucoup de l'Algérie. On disait: la métropole. On disait existentialiste, on disait Saint-Germain-des-Prés. Le cinéma américain s'affichait au Mac-Mahon. Il y avait deux clans, "Les Cahiers" contre "Positif". Bientôt, ça serait la Nouvelle Vague. Dans les cafés, les billards électriques faisaient leur apparition. On fumait des Craven A en buvant des cocktails à la terrasse de la Rhumerie martiniquaise. André Fraigneau n'écrivait déjà plus. Les boulevards étaient faits de pavés. Sartre posait ses grosses pattes sur tout ce qui bougeait. Dans un article des "Temps modernes", Bernard Frank inventait les "Hussards".Eric Neuhoff
Hier soir, j'ai relu ce passage de son essai sur Déon* et ça m'a fait du bien. Neuhoff est séduit par les artistes, les auteurs, les producteurs perdus - un peu comme on dit un
soldat perdu - dont il restitue des fragments de vie par ses petits livres* où, dans un style fluide et vivant, ils deviennent d'élégants prétextes pour nous parler d'"avant". L'écrivain tente de masquer sous l'apparente désinvolture du ton une réelle tristesse: celle qui nous fait penser avec lui que les carottes sont cuites. Récemment un écrivain du terroir (tiroir ?) romand a écrit dans sa critique des
Insoumis pour
Le Temps qu'Eric Neuhoff ne s'intéressait qu'à des personnages attirés par l'extrême-droite. Madame Carole Bouquet sera ainsi ravie d'apprendre qu'elle a partagé la vie du producteur néo-fasciste Jean-Pierre Rassam dans les années 80. Si ce critique s'était donné la peine d'ouvrir d'autres livres de Neuhoff, il aurait pu découvrir de belles pages sur Aragon, Godard, Sinatra ou Bertrand Poirot-Delpech. Quand critique rime avec pathétique...
* Un écrivain monarchiste maintenant Pour15minutes ?!? Notre cas s'aggrave. Il y a quelques nuits, l'auteur des
Gens de la nuit et des
Poneys sauvages était l'un des invités de F. Taddéï. Ça m'a donné envie de relire le bouquin que Neuhoff lui a consacré il y a une quinzaine d'années aux éditions du Rocher dans une petite collection dédiée au domaine français où Philippe Djian, Jean Echenoz, Frédéric H. Fajardie - tous dangereux crypto-fascistes comme on le sait - cotoient Matzneff et Déon.